Au déficit du doute.

par Bruno Frappat
La Croix du lundi 13 février 2006

Convictions L'éditorial par Bruno Frappat


Après Saint-Omer, après Paris, le troisième procès d'Outreau a lieu devant les caméras. Comme un feuilleton. Prochain épisode le 21 février. En présence du « peuple français » abasourdi, au nom duquel on juge. Un peuple passant par toutes les nuances de l'émotion : colère, larmes, accablement, gêne, dégoût...

Il ne se déroule pas, ce procès non judiciaire, dans un palais de justice, mais dans une salle de l'Assemblée nationale. Il n'est pas présidé par un magistrat mais par un élu qui, d'ailleurs, fait preuve d'une grande retenue. On ne parle pas d'audiences mais d'auditions, nuance infime. Il n'y a pas de procureur mais un rapporteur, qui tient avec autorité la place de l'accusation. Pas de partie civile mais des députés qui, chacun à sa manière, cherche à défendre les intérêts des victimes du scandale, les unes étant des êtres humains, les autres des idéaux : la vérité et la justice. Il n'y a pas, officiellement, d'accusés à ce procès mais il y en a en fait. Il y a même eu des avocats pour assister un « client », le juge Burgaud, mais ces défenseurs ont dû rester muets, ce qui est le comble pour un avocat. Il n'y a pas de jury populaire tiré au sort puisque nous appartenons tous à cet immense et redoutable jury qu'on appelle l'opinion. Jury dont on a battu le rappel au point qu'au matin de l'audition du non-accusé Fabrice Burgaud, France Soir a pu titrer : « À vous de le juger. »

Ce troisième procès ne respecte pas les formes habituelles du droit. La présomption d'innocence ne s'y applique guère aux magistrats penauds et livides conviés à se justifier devant le tribunal de nos regards. Il leur est demandé de dire toute la vérité mais dans les limites du secret professionnel. Qu'est-ce qu'une vérité qui serait à la fois totale et limitée ? Ils comparaissent dans une opération de transparence prétendument démocratique, au nom de l'absolu - la vérité qu'on cherche - mais sans qu'ils soient autorisés à étendre cette transparence jusqu'à proférer leur vérité relative sur le fond des choses... puisque tout est jugé.

Cette machine infernale pseudo-judiciaire est devenue purement médiatique (avec des moments d'insoutenable curée symbolique). Elle a produit, cette machine, un principe sans cesse opposé au système judiciaire et à ses agents : la « culture du doute ». C'est une expression séduisante en apparence, dangereuse au fond. D'abord, elle est étrangement brandie et relayée par beaucoup de ceux qui ne la pratiquent pas. Les médias qui, à l'époque des faits, se sont engouffrés avec un appétit sordide dans les fantasmes liés au réseau de « notables » ayant des ramifications jusqu'en Belgique, l'ont-ils, à l'époque, pratiquée, cette « culture du doute » ? Les politiques, les élus qui, à chaque fait divers bouleversant lié à des maltraitances d'enfants, s'indignent que les prisons ne soient pas plus vite fournies en suspects, la pratiquent-ils systématiquement, cette « culture du doute » ? Et cette « culture du doute », s'étend-elle aux candidats qui s'échauffent pour leur heure de vérité du printemps 2007 quand ils viendront nous assener l'évidence marmoréenne de leurs solutions pour le bonheur de la France ? Et cette culture du doute s'étend-elle aux organisations qui toujours disent « non » aux réformes et aux pouvoirs qui, toujours, voient la paille de l'immobilisme dans l'oeil du voisin ?

Non, la culture du doute ne saurait être un objectif, une valeur en soi. La preuve : le troisième procès d'Outreau, loin de dissiper les brumes de l'erreur, établit devant le peuple entier le soupçon généralisé sur la justice et sur tous ceux qui la servent. Le doute doit être un exercice, une pratique, pas une culture. La culture du doute, quand elle sort du simple champ de la prudence, fait des ravages, sape les autorités, distend le lien social. Elle accompagne la culture de la précaution, de la méfiance, du soupçon. Elle est mortifère. Elle fait reculer l'objectif que l'on prétend atteindre, qui est celui de la vérité. Elle ajoute des victimes aux victimes. Est-ce ce dont la France a le plus besoin que d'accroître le champ de cette culture ? Culture de vie, oui, culture de l'humilité, oui, et du pardon ! Culture du doute, non. La culture du doute est le symétrique inversé de la culture de la certitude. Elle sacralise ce qu'elle croit combattre. Croyant déminer, elle mine.



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