Le refus de l'autocritque, la suffisance et l'autisme des médias dans l'affaire d'Outreau auront contribué au désastre.

Une commission d'enquête médiatique ?

par Jean-Claude Guillebaud
Nouvel Observateur du jeudi 23 février 2006


L'autre dimanche (le 12 février), on écouta la brève et vigoureuse colère de Philippe Meyer, au terme de son émission «l'Esprit public». Avec ses invités, il avait d'abord été beaucoup question du juge Burgaud et de son audition par la commission d'enquête parlementaire. Tout le monde -chacun dans son registre propre- s'était félicité de cet effort de transparence auquel s'était plié le pouvoir judiciaire. Au terme du débat, l'ami Meyer regretta que le quatrième pouvoir (celui des médias) ne se soit pas astreint à rendre les mêmes comptes. Dans toute cette histoire, il est vrai, certains médias (pas tous) auront bel et bien dérapé, et de façon aussi meurtrière que le système judiciaire lui-même: titres sensationnels, usages d'adjectifs et de substantifs aberrants, reprise de rumeurs non vérifiées, diabolisation de certains «accusés», etc.
Or, à la différence du pouvoir judiciaire, le pouvoir médiatique ne consentit pas -ou très marginalement- à s'interroger sur ses propres débordements. Il y eut là une sorte d'impunité en action dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle pose problème. Meyer avait bien raison de râler très fort. Au demeurant, sa colère vengeresse se trouva relayée ici oú là par quelques professionnels: Bruno Frappat, le samedi sur France Inter dans l'émission d'Yvan Levaï; Elisabeth Levy, le même jour sur France Culture; Jean-François Kahn, dans «Marianne» et quelques autres. On resta toutefois bien en deçà de ce qu'on était en droit d'attendre après pareil désastre: une méticuleuse et loyale réflexion conduite par l'ensemble de la profession. Entre les pouvoirs judiciaire et médiatique, le deux poids deux mesures en disait long sur la confusion ambiante.
Ce refus de l'autocritique, cette suffisance structurelle, ce quasi-autisme apparaissaient d'autant plus choquant qu'ils coïncidaient avec les fortes clameurs nées d'une autre affaire, celle des caricatures de Mahomet. Dans ce dernier cas, les médias montèrent au créneau -à juste titre- pour défendre le principe de la liberté d'expression. Au sujet de l'affaire d'Outreau, en revanche, ils renoncèrent à s'interroger sur l'usage qui avait été fait de cette même liberté quand on traquait des pédophiles.
A bien réfléchir, on se demande pourquoi. Qu'est-ce qui empêcherait les rédacteurs en chef, responsables de radio, producteurs ou journalistes de télévision d'organiser tous ensemble quelque chose qui serait l'équivalent de la commission d'enquête parlementaire ? Il s'agirait non point de repentance ostentatoire mais d'un travail, au sens le plus noble du terme. On réexaminerait une sélection d'articles; on visionnerait quelques-uns des journaux télévisés de l'époque; on réécouterait les émissions de radio les plus significatives. En toute transparence, on tâcherait de repérer les mécanismes de ces infimes dérapages: choix des mots, effets de la hâte et de la concurence, etc. On s'intéresserait aussi à la solitude pesante du reporter judiciaire, soumis aux impératifs de la chasse aux scoops. Bref on passerait au crible la procédure d'instruction médiatique, exactement comme l'aura été l'instruction judiciaire.
Rigoureusement conduit -sous la forme d'un colloque médiatisé, par exemple-, un tel travail n'aurait que des avantages, y compris pour les médias eux-mêmes. Le moindre ne serait pas de rétablir un minimum de confiance entre eux et les citoyens, une confiance dont nous savons qu'elle est au plus bas. Qu'attend donc Reporters sans Frontières pour prendre cette initiative? Tu dors, Ménard?


actualité accueil